Auroville: une Inde utopique mais vivante

Fondée il y a 40 ans, Auroville est une ville utopique imaginée en Inde pour transformer la société de consommation en communauté de partage et d’échanges. Et 40 ans après, le rêve reste une réalité, qui se visite.



Auroville: une Inde utopique mais vivante
Ici, pas d’immeubles, ni de mers infinies de béton. A l’exception des quelques coups de klaxon - rituel routier en Inde - la sérénité est de mise. De Pondichéry à Auroville, 8 km séparent la fureur du monde moderne de l’utopie des années 70. Lentement retombée dans l’oubli médiatique, Auroville a été fondée dans le Tamil Nadu dans le courant des années 70, imaginée par les hippies pour offrir à ceux qui le voulaient la possibilité de quitter la consommation à outrance pour un lieu basé sur l’échange, plus que sur le commerce. La rencontre entre les hommes plus que la foule anonyme. Lentement tombée dans l’oubli médiatique, Auroville connait un regain d’intérêt aujourd’hui. L’an dernier, elle a fêté son 40e anniversaire, et depuis, elle a droit au chapitre. La cité attire – elle intrigue et laisse rêveur.

L’utopie pragmatique

Au départ, la cité idéale n’était qu’un plateau désertique, lessivé par les moussons et écrasé par le soleil d’été. Difficile de se l’imaginer, lorsque l’on sillonne les sentiers de terre rouge enveloppés par des arbres gigantesques. Le concept d’Auroville, communauté internationale consacrée à l’unité humaine, trouve ses origines dans les œuvres du philosophe-yogi indien, Sri Aurobindo, fondateur d’un ashram à Pondichéry. C’est sa compagne, la Française Mira Richard, qui développe l’idée après avoir fait en 1965 un rêve éveillé, celui « d’une cité universelle où hommes et femmes de tous les pays puissent vivre en paix et harmonie progressive au dessus de toute croyance, de toute politique et de toute nationalité ». Le concept est déposé auprès de l'Assemblée Générale de l'UNESCO par le gouvernement de l'Inde et approuvé à l'unanimité par l’organisation internationale qui décide de soutenir le projet financièrement. Deux ans plus tard, le 28 février 1968, des jeunes représentants de 124 pays et de tous les états de l'Inde se réunissent pour inaugurer la nouvelle communauté et recevoir sa Charte (cf encadré). 40 ans - et trois millions de plantations plus tard - Auroville est un projet concret, porté aujourd’hui par environ 2000 auroviliens. La ville dispose d'industries, de centres de méditation, d'écoles, de communautés agricoles, elle est citée par l'UNESCO comme modèle de vie communautaire. Auroville est une oasis de calme au milieu du bruit ; une alternative sociétale hors des carcans du monde capitaliste. Économie, écologie, développement durable, agriculture organique, méditation, sport, éducation : tous les aspects de la cité sont appréhendés selon la charte, afin de réaliser ce que les auroviliens nomment "l’unité humaine".

Un concept bien préparé

Auroville: une Inde utopique mais vivante
La cité a été conçue d'après les plans de l'architecte français Roger Anger, plans qui prévoient une forme de spirale galactique pour la ville une fois sa construction achevée. Au centre s’élève une structure presque sphérique, écrasée à ses pôles, appelée Matrimandir (en sanskrit le temple de la Mère), bâtiment considéré comme étant « l'âme de la cité ». Ce n’est pas un temple, mais le symbole de la ville. Il est recouvert de disques dorés et abrite une salle de méditation aux murs de marbre blanc. Autour du Matrimandir, se trouvent douze autres petites salles de méditation (appelées pétales) ayant chacune leur propre ambiance. Il faut réserver au moins 24 h à l’avance pour se promener à la découverte de ce centre qui se veut préservé, sinon la vision que le touriste aura d'Auroville se limitera au Visitor's centre, mini exposition de la ville spécifiquement conçue pour les visiteurs. Car des touristes, Auroville n’en est pas friand. S’ils sont nécessaires au développement économique de la région, l’aspect « zoo humain » dérange quelque peu les habitants. Les résidences sont d’ailleurs fortement dispersées dans la jungle, difficilement accessibles par les visiteurs non initiés. Auroville a pour objectif d’atteindre une population de 50.000 habitants. Ce nombre était estimé par la « Mère », Mira Richard, comme étant idéal afin que la communauté soit autosuffisante et puisse avoir un rayonnement international. Malgré ce nombre relativement faible, les nouveaux venus doivent toutefois attendre plusieurs années avant de pouvoir s’installer dans leur habitation. Le site souffre en effet d’une pénurie de logements depuis quelques années.

En vert et contre tout

Auroville s’inscrit donc dans le contexte d’une Inde industrialisée et en pleine expansion à laquelle elle veut se soustraire. Là où l’Inde agit en futur géant économique, Auroville est en quête d’un développement plus serein et durable. Véritable précurseur en matière écologique, les Auroviliens ont développé un savoir-faire dans les énergies alternatives que l’ensemble de l’Inde lui envie. Chauffe-eaux solaires, véhicules équipés de panneaux photovoltaïques, vélos servant de pompes hydrauliques ou permettant de faire fonctionner un frigo. Dès la naissance d’Auroville, les fondateurs ont misé, par le biais de son centre de recherche scientifique (CSR), sur l’écologie. Une trentaine d’éoliennes et une centrale électrique solaire assurent une partie de l’approvisionnement énergétique de la communauté. Pour la construction des bâtiments, le CSR a perfectionné l’utilisation du ferrociment (matériau constitué de mortier projeté sur une ossature en grillage), peu coûteux et très résistant. Actuellement, plus d’une centaine de maisons utilisent uniquement l’énergie solaire. La cantine d’Auroville, dite « la cuisine solaire », utilise un gigantesque concentrateur solaire composé de 1100 petits miroirs posés sur une structure en « bol » et prépare chaque jour près de 1000 repas cuits à la vapeur. L’agriculture n’est pas en reste, puisqu’elle est biologique.<

Le prix du rêve

Auroville: une Inde utopique mais vivante
Conformément aux principes fondateurs, chacun contribue à la vie de la cité en espèce ou par son travail. Les unités commerciales obéissent à la règle tacite de la contribution libre. Elles sont censées reverser 33% de leurs bénéfices, mais en réalité ce montant est plus élevé. En échange, le Fond collectif crédite le compte des auroviliens d’une allocation qui s’élève à 5000 roupies indiennes (environ 80 €). Au sein de la communauté, les comptes sont débités à mesure des achats, sans circulation d’argent. Cette alternative économique, intéressante dans la théorie, connaît toutefois des limites. La maintenance reste insuffisante pour satisfaire aux besoins de base. L’autosuffisance alimentaire ne peut être atteinte, car le mode de production privilégié, l’agriculture biologique, requiert beaucoup d’investissement et de main-d'œuvre. Mais malgré le soutien financier de l’UNESCO et du gouvernement indien, l’argent et les volontaires pour travailler la terre manquent cruellement. Pourtant, face aux paradoxes et contingences humaines, les aurovilliens restent. Et la cité survit.

Auroville est à la fois une tour de Babel, un capharnaüm a priori inextricable et un exceptionnel réservoir à idées. Oscar Wilde a dit : « Aucune carte du monde n’est digne du regard si le pays de l’utopie n’y figure pas ». Auroville a fait le pari d’y croire. Bien sûr, la cité n’est pas toute rose, et on est loin du monde utopique imaginé à l’origine. Mais la cité est encore jeune. Elle résiste, cherche, innove, et montre au monde entier, sclérosé par une crise économique sans précédent, qu’un autre monde est possible. C’est sa raison d’être.

Maximilien Charlier

Pratique

Y aller
La saison idéale pour visiter Auroville se situe entre décembre et mars, lorsque le climat est le plus plaisant. Air France est la seule compagnie à offrir des vols directs de Paris vers Madras (Chennai). La ville est également desservie depuis Paris avec escale par Austrian Airlines, Swiss, les compagnies du Golfe ou encore la compagnie indienne Jet Airways (via bruxelles). Environ 700 € TTC A/R.
Arrivé à Madras, il vous faudra prendre un taxi pour parcourir les 3 heures de route vers Auroville (environ 1500 roupies, 25 €). À noter qu’il est possible de réserver un taxi sur le site aurovilletransport.com

Se loger
Pour ceux qui veulent vivre dans la communauté même, de nombreuses Guest Houses sont à disposition à Auroville. Il est recommandé de s’y prendre à l’avance. Le site aurovilleguesthouses.org référence la quasi-totalité des logements et permet de réserver en ligne. Deux bonnes adresses sont le Youth Camp, et le Mitra. À noter qu’en plus du prix du logement, une contribution de 100 roupies (un peu plus d’un euro) par jour est demandée à chaque visiteur. En dehors d’Auroville, Pondichéry compte de nombreux hôtels, à des prix et conforts variés.

Se déplacer
Le moyen de locomotion le plus usuel dans la cité est la mobylette, que l’on peut louer pour 60 roupies (environ 1 €) par jour. Pour ceux qui ne veulent pas conduire, de nombreux rickhaws tournent aux alentours. Prix d’une course environ 30 roupies (0,50 €)

Manger
On trouve quelques restaurants, dont les très bons Tibetan Lhassa et Beach Café. L’accueil est au rendez-vous et les prix sont dérisoires. De nombreux petits restaurants indiens ont également fleuri aux alentours de la cité, mais il faut savoir supporter les épices. Les différentes Guest Houses proposent aussi des formules repas, et certaines disposent de petite cuisine. Les magasins Pour Tous sont aussi ouverts aux touristes, mais il faudra alors demander un compte au Financial Service car l’argent liquide n’est pas accepté.

Activités
Mis à part quelques centres de bien-être et la plage avoisinante, les activités destinées aux touristes ne sont pas nombreuses. L’activité principale réside dans la rencontre et dans l’échange avec les habitants.

Un touriste averti en vaut deux
Les visiteurs sont parfois déçus de ne pas trouver d’ashrams ou d’attractions touristiques en tant que telles. Auroville ne se veut pas un lieu touristique et ne déploie pas de grands moyens pour accueillir les visiteurs. Auroville est une destination particulière, et arriver bien informé sur le concept et la philosophie de la cité est nécessaire. Ce n’est pas un simple musée, c’est une ville comme une autre, où des gens vivent, travaillent et dorment. Il est donc impératif d’y aller dans un esprit d’échange. De nombreuses documentations sont disponibles sous diverses formes, à commencer par le site internet, très complet, ou le manuel The Auroville Handbook, que l’on peut commander via le site.

Lundi 26 Mai 2014
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